1 – Le milieu scolaire

Le premier lieu institutionnel de socialisation de l’enfant est l’école. C’est donc naturellement le milieu où, sorti du cocon familial, l’enfant autiste va interpeller son entourage. De par son comportement atypique,  il va aisément déranger, soit le fonctionnement de la classe en elle-même, soit les temps hors classe tels que les récréation, les repas… ou mettre en difficulté l’enseignant insuffisamment formé. L’enfant devient alors révélateur d’une forme d’incompétence, et représente à ce titre un danger. Un enfant diagnostiqué TSA peut avoir un aménagement spécifique, et bénéficie éventuellement la présence d’un AESH. Il est rarement scolarisé à temps plein : seuls 30 % d’entre eux sont scolarisés en maternelle, et en moyenne 2 jours par semaine [Rapport du Défenseur des Droits 2018, “De la naissance à 6 ans, au commencement des droits”, page 36, consultable ici ]. Cependant, cela ne l’empêche pas, dans certains établissements, d’être ressenti comme gênant par l’équipe éducative.

En effet, la présence de plus en plus d’enfants en situation de handicap en milieu ordinaire, le manque d’AESH ou d’AESH mutualisés, les classes surchargées, sont autant de facteurs de difficulté supplémentaire dans la prise en charge quotidienne d’une classe. Il n’est pas rare que l’enfant différent soit alors vécu comme le symptôme de ces dysfonctionnements par les instituteurs, non formés aux prises en charges spécifiques. Sa présence devient alors un mécontentement, et toute difficulté sera exacerbée par ce mécontentement. La classe devient intenable du fait de la présence d’enfants différents, et non plus du fait du manque de moyens alloués par l’Education Nationale. Il existe en France, deux systèmes d’éducation séparés. Conséquence : l’enseignant en difficulté avec un élève handicapé pense logiquement que la place de ce dernier est en milieu “spécialisé”, et non pas ordinaire. Ces enfants font alors plus l’objet de préoccupations, d’échanges négatifs avec les parents, et sont ciblés par des Informations Préoccupantes, plus encore si les parents s’entêtent à préférer une scolarisation ordinaire contre l’avis de l’équipe éducative.

Illustration Magali Pignard

Un enfant non diagnostiqué va quant à lui interpeller par différents comportements. Tout d’abord, sa sensorialité particulière sera mise à rude épreuve : une classe est un endroit bruyant, où il faut à la fois se concentrer sur ce que dit l’instituteur/trice et interagir avec ses pairs. Ces actions, qui paraissent habituellement naturelles, sont de l’ordre du défi pour l’enfant autiste, et les sollicitations auditives, peuvent déjà l’amener à la surcharge sensorielle.  Ensuite, il peut éprouver des difficultés dans les apprentissages : plus l’âge de l’élève augmente, plus on lui demande d’être autonome, organisé, et plus certains contenus ou énoncés deviennent implicites : autant de choses peu accessibles pour un enfant autiste. Enfin, ses difficultés dans les échanges avec les autres, peuvent vite être problématiques dans un environnement où il se trouve en continu en “devoir” de socialisation. L’enfant autiste est facilement sujet de moqueries et brimades de la part de ses camarades de classe.

L’ensemble de ces frustrations quotidiennes en milieu scolaire, entraîne inévitablement des comportements interpellants : mutisme, émotivité exacerbée pouvant entraîner des réactions violentes envers les pairs ou les adultes, augmentation des stéréotypies….Autant de comportements qui, en l’absence de diagnostic, montrent à l’instituteur que l’enfant “va mal” sans qu’il puisse en comprendre la raison. Les autres enfants supportant correctement cet environnement, celui-ci n’est donc pas remis en cause. Et si le mal-être de l’enfant ne vient pas de l’école, il vient peut-être du milieu familial, peuvent penser de nombreux enseignants.

L’ensemble des difficultés vécues par l’enfant autiste en milieu scolaire, et en particulier les difficultés de socialisation et le rejet subi, entraînent une fatigabilité extrême, une  réelle angoisse de devoir chaque jour, se rendre à l’école, devenue un milieu hostile car elle ne prend pas en compte ses besoins comme elle le devrait. “Du point de vue de l’enfant, aller à l’école est comme entrer dans une zone de guerre, où il sera « pris en embuscade » par ses pairs prédateurs. Il y a probablement un manque d’acceptation et de respect de la part de ses pairs et l’enfant trouve difficile d’acquérir et de conserver des amitiés réussies. Ainsi, leur estime de soi et leur identité se fondent sur des sentiments d’insuffisance sociale et de rejet.” [Traduction, extrait de “Le refus de l’école, par le Professeur Tony Attwood”, novembre 2018, disponible ici ]
Les conséquences sont, chez de nombreux enfants, un refus de retourner en classe, qui peut s’exprimer de différentes manières : opposition verbale ou physique, pleurs, ou encore menaces, qui mettent en difficulté les parents et conduisent à une scolarisation irrégulière de l’enfant, voire à sa déscolarisation. De nombreux enfants autistes, souffrent de phobie scolaire, et c’est même régulièrement cette phobie scolaire qui mènera, plus tard, au diagnostic TSA.

Un enfant, qui, tout au long de sa scolarisation, a pu présenter tout ou partie de ces signes, soit, mutisme, réactions violentes, mésentente avec ses pairs, difficultés d’autonomie, forte émotivité, et enfin déscolarisation partielle ou totale, sans que cela ne soit expliqué aux yeux du corps enseignant, a de nombreuses chances de subir une Information Préoccupante. C’est en général la déscolarisation de l’élève qui va déclencher la procédure. Toutefois,  c’est pour l’école, l’occasion de lister l’ensemble des problèmes repérés, et le dossier paraît forcément à charge contre la famille, qui n’a pas su améliorer les comportements et/ou le bien-être de l’enfant dont il a la responsabilité. Les travailleurs sociaux, destinataires de ce type d’informations, vont doublement les prendre au sérieux : elles proviennent d’une institution, et de plus elles révèlent des difficultés récurrentes et répétées dans le parcours de l’enfant.

2 – La phobie scolaire

Comme dans le champ de l’autisme, il existe pour la phobie scolaire, qui se retrouve régulièrement chez les enfants autistes, en particulier adolescent(e)s non encore diagnostiqués, de nombreuses idées reçues, qui constituent encore une fois, un argument à charge contre les familles. On relie bien souvent, la phobie scolaire à une angoisse de séparation de l’enfant vis à vis de sa mère : selon cette idée reçue, très développée dans les théories psychanalytiques, l’enfant ne supporterait pas d’être éloigné de sa mère, et mettrait en place des stratégies pour que cela n’arrive plus. En conséquence l’enfant refuse l’école, qui viendrait s’interposer entre lui et le cocon familial. La faute reviendrait donc à la mère, qui doit accepter la séparation, renoncer à une relation fusionnelle mère-enfant, pour permettre l’autonomie. Pour preuve de cette culpabilisation parentale, l’amendement à la loi Blanquer voté le 14 mai 2019, prévoyant la possibilité d’une retenue sur les allocations familiales en cas d’absentéisme.[Amendement consultable ici ]
L’une des solutions proposée, est l’hospitalisation de l’enfant en service psychiatrique : il est de fait, éloigné du parent néfaste et peut apprendre à s’en détacher [Voir “D’où vient la phobie scolaire, et comment aider les ados à la surmonter”, par Luc Mathis, président de l’association Phobie Scolaire ici]. Le cordon enfin coupé, l’enfant serait alors en capacité de reprendre le chemin de l’école après son hospitalisation.

Après avoir vu les difficultés vécues en milieu scolaire par l’enfant autiste, on imagine sans mal la violence ressentie lors d’une hospitalisation. Celle-ci n’atteindra pas le but escompté, puisque l’enfant n’avait en rien besoin d’apprendre à se séparer de sa mère, mais bien d’un lieu de scolarisation qui pourrait prendre en compte ses spécificités. En effet, si le milieu scolaire était défavorable à l’enfant auparavant, il y a peu de chances qu’il ait évolué à son retour. Dans l’idéal, la scolarisation de l’enfant autiste nécessite la présence d’un enseignant sachant prendre en compte ses spécificités, son style d’apprentissage, sachant le rassurer calmement, lui permettre de faire des pauses si nécessaire, le préparer aux changements et aux transitions, mais aussi expliciter sa différence à l’ensemble de la classe afin que l’élève ne soit plus la cible de ses camarades. L’enseignant, même de bonne volonté, aura bien du mal à appliquer ces principes sans savoir qu’ils seraient bénéfiques à la rescolarisation de son élève.

Le phénomène de refus de la scolarisation, a donc toutes les chances de se reproduire, et de manière plus rapide et plus violente que précédemment, menant avec certitude l’enfant à une déscolarisation totale. Celle-ci pourra avoir de nombreuses conséquences sur son avenir : déficit dans la socialisation/communication, dans les apprentissages, qui entraînent une difficulté d’insertion sociale et professionnelle et des troubles du comportements s’installant durablement, souvent gérés par des neuroleptiques lorsque l’enfant grandit et devient fort. Pourtant, à ce stade, plutôt que de s’interroger sur les causes de l’échec du “traitement” proposé, on continue la plupart du temps à mettre en cause la famille. Si la scolarisation ne réussit pas, c’est sans doute que la mère y fait elle-même barrage, et de manière tellement efficace, avec un pouvoir tellement fort sur son enfant, que même une hospitalisation, ne parvient pas à tout remettre en ordre. La voie vers l’Information préoccupante est alors toute tracée : l’enfant a un vécu difficile à l’école, et la mère, plutôt que d’encourager l’enfant à s’intégrer, l’éloigne du milieu scolaire et le garde pour elle seule à la maison, le mettant ainsi en danger.

Le danger est effectivement présent. Car s’ajoutent aux difficultés futures, le quotidien difficile de l’enfant, une image de lui-même détériorée, un climat familial abîmé par le stress que provoque sa condition. Des démarches peuvent être en cours auprès du CNED, pour bénéficier d’une scolarisation à domicile, cependant, il existe des délais de mise en place. Entre le temps de scolarisation perturbé, le temps d’hospitalisation, les temps de latence entre la mise en place d’une quelconque prise en charge, l’enfant “rate” facilement une année scolaire, et doit ensuite reprendre un rythme d’étude qu’il a sans doute, en partie, perdu. Tout travailleur social, amené à évaluer une Information Préoccupante dans ces conditions, pourra attester, sans doute à juste titre, d’un danger avéré pour le bien être présent et/ou futur de l’enfant. Les parents en sont bien conscients, et vivent dans l’angoisse d’un signalement.

Toutefois, le problème réside bien plus dans les causes qui seront imputées à la situation de l’enfant, qu’au repérage d’un danger avéré, sur lequel finalement tout le monde s’accorde. Car c’est bien là que ressortent les idées reçues mentionnées auparavant : Pourquoi l’enfant est-il déscolarisé ? Ou plutôt, bien plus souvent, pourquoi refuse-t-il la séparation d’avec sa famille ? Un éloignement ponctuel n’ayant pas suffit à autonomiser suffisamment l’enfant, il est peut-être souhaitable, de l’extraire à long terme du milieu familial, et c’est bien la solution proposée par le placement. Les parents en comprennent-ils la nécessité? Evidemment non. Ils se battent, parfois depuis plusieurs années, pour comprendre ce qui ne fonctionne pas pour leur enfant,  font de nombreuses démarches, l’ont encouragé sans succès à continuer l’école, le voient souffrir et tentent comme ils peuvent de le soulager. Or, on leur demande de comprendre que tout cela était “mal” et qu’une séparation est nécessaire. Si la proposition de placement administrative – c’est à dire avec accord des parents – est refusée, on estime que le parent n’est pas en capacité de comprendre où est le bien de l’enfant, ou d’agir dans ce sens, et on demande alors aux autorités judiciaires, de prendre la décision du placement de l’enfant, sans l’accord des parents.

3 – Les suivis en centres médico-psychologiques

Tout enfant confronté au parcours induit par sa condition d’autisme, est sans doute amené à fréquenter, au moins pour un temps, le service public de santé mentale, sous la forme d’un CMPP, CMP, CMPEA, hôpital de jour…. L’orientation vers ces centres a été conseillée par l’école, un travailleur social accompagnant la famille, un médecin généraliste ou résulte d’une demande des parents eux-mêmes. L’intention est bonne : permettre à l’enfant, à la famille, de comprendre ce qui ne fonctionne pas, et de trouver des solutions pouvant alléger la souffrance de l’enfant, grâce à un service public gratuit pour eux. Si l’enfant est diagnostiqué, l’orientation concerne la mise en place d’une prise en charge adaptée à l’autisme. S’il ne l’est pas, les parents peuvent être en interrogation sur son fonctionnement, ou avoir déjà des suspicions plus claires concernant un éventuel autisme. Ces consultations peuvent également concerner les adultes, parents, en questionnement pour eux-mêmes.

Malheureusement, l’expression “l’enfer est pavé de bonnes intentions”, prend ici tout son sens. En effet, une enquête réalisée par des familles concernées par l’autisme en mars 2019, met en lumière d’importants dysfonctionnements dans la prise en charge de l’autisme, en amont comme en aval du diagnostic. [Un blog consacré aux résultats de l’enquête est consultable ici]
Le constat global est accablant : la parole donnée à plus de 500 usagers révèle un véritable fossé entre d’une part les recommandations de la HAS concernant le diagnostic et le suivi de l’autisme, les engagements de la stratégie autisme, et d’autre part les pratiques de terrain de ces établissements, qui reçoivent pourtant de l’argent public dédié à l’autisme pour mettre en place des suivis adaptés et reconnus.

En amont du diagnostic, on constate une résistance des professionnels à évoquer l’autisme, une opposition à réaliser un diagnostic ou à orienter la famille vers un établissement compétent, un fréquent dénigrement de la nécessité de ce diagnostic et de prises en charges reconnues, ainsi qu’une culpabilisation régulière des parents, et en particulier de la mère, qui seraient responsables des comportements de l’enfant. Soit il n’y a aucun diagnostic posé, soit celui-ci est clairement d’orientation psychanalytique : “dysharmonie évolutive”, “relations fusionnelles”, “difficultés affectives avec la mère”; les parents rapportent une communication conflictuelle ou inexistante, une incompréhension de l’accompagnement proposé.

En aval d’un diagnostic d’autisme, le tableau est le même : absence de collaboration avec les familles et les professionnels extérieurs, résistance à l’application des recommandations de la HAS, absence de mise en place de projet personnalisé,  prise en charge ne permettant aucune évolution de l’enfant, communication culpabilisante envers les familles, voire même refus de prise en compte du diagnostic. Or, plus on tarde à proposer une prise en charge adaptée, plus l’enfant risque de développer des troubles du comportement en guise de moyen de communication, pour attirer l’attention. Ces troubles, très difficiles à désinstaller, se gèrent ensuite par des neuroleptiques.

Aussi, certains parents, devant l’absence de réponse adaptée, contestent le suivi, et cherchent, si toutefois ils en ont les moyens, à se diriger vers le libéral, ou plus simplement à interrompre la prise en charge. Dans ce cas, de nombreux parents évoquent un système de soins qui paraît alors être sous contrainte, puisque  leur opposition peut déclencher des menaces d’Information Préoccupante : quitter le CMPP serait mettre son enfant en danger, en refusant la proposition institutionnelle, alors même que celle-ci s’avère délétère.

Le traitement réservé aux Informations Préoccupantes émanant de ces établissements est simple : le parent est d’emblée perçu comme non collaborant, voire fuyant. En effet, le CMPP est un partenaire régulier des services sociaux. Bien que les assistantes sociales aient un rôle d’écoute auprès du public, dès que les difficultés du quotidien entraînent des difficultés psychologiques ayant un retentissement sur la vie sociale,  une orientation vers le CMP adulte est préconisée. De même pour les enfants qui présentent des signes de difficultés psychologiques, émotionnelles… L’orientation vers les services publics de santé mentale est quasiment automatique.

Les travailleurs sociaux ne remettent pas en cause l’avis des CMPP/CMP/CAMSP etc : c’est un mot d’ordre implicite. Tout d’abord, parce que ces professionnels délivrent une expertise médicale, ce que les professionnels du social ne peuvent faire, ensuite, parce que c’est le seul et unique partenaire dans le champ de la santé mentale, qui soit reconnu comme fiable. Il existe donc, d’une certaine façon, un “lien de soumission” des services sociaux au CMPP, dont les professionnels ne communiquent que rarement leurs diagnostics, puisqu’ils répondent du secret médical, mais qui transmettent  leurs inquiétudes dans l’attente d’une réaction en accord avec leurs observations. Aussi, le dossier est définitivement à charge contre les parents, qui paraissent comme inconscients du danger encouru par l’enfant qu’ils mettent en défaut de soin. Quelque soit l’argumentaire du parent incriminé, il ne pourra pas être entendu, que le suivi proposé n’était pas efficient. Au mieux, la mise en place d’un suivi en libéral sera tolérée. Pour tout diagnostic posé, on demandera une confirmation du service public. Pour les familles qui ne peuvent, financièrement, se permettre cette prise en charge, il n’existe pas réellement d’issue.

Retrouvez la suite ici : https://tsatravailleursocialalerte.wordpress.com/2019/05/25/lautisme-a-lepreuve-de-la-protection-de-lenfance-3-une-formation-qui-interroge/

Un commentaire sur « L’autisme à l’épreuve de la protection de l’enfance : 2- L’origine des Informations Préoccupantes »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s