1 – Un système qui ne prend pas en compte les fonctionnements atypiques

L’évaluation des IP, comme les suivis de secteur, se font systématiquement par rapport à la norme sociale attendue. C’est effectivement, le rôle premier du travailleur social, qui détermine cette approche : dans son travail quotidien, tout travailleur social tente de garantir la meilleure insertion sociale de son public, quel qu’il soit. Et plus son public s’approche de la norme, mieux il sera inséré. Les enfants, adultes en devenir, sont de fait également soumis à cette règle.

Ainsi, pour un travailleur social, plus un enfant sera proche ou dans la norme, mieux il sera inséré. Plus un enfant s’en éloigne, plus il apparaît comme en situation de danger relatif. Danger de ne pas trouver sa place, de ne pas pouvoir, plus tard, s’insérer dans la société, de ne pas trouver de travail, de ne pas pouvoir lui-même éduquer ses enfants correctement….

Ce premier signal, celui de l’enfant qui ne correspond pas aux attentes sociétales, va amener des questionnements complémentaires : Quels sont les marqueurs de cette “anormalité” ? Sont-ils prononcés, et à quel point compromettent-ils le devenir de l’enfant ? Sont-ils réversibles, peut-on les faire disparaître ? Les parents, qui portent selon la loi, la responsabilité du bien-être de l’enfant, en sont-ils conscients, et si oui, sont-ils en capacité d’accompagner l’enfant à la mise en oeuvre d’actions permettant de gommer ou d’atténuer la distance à la norme ?

Plus les marqueurs sont nombreux, plus les réponses aux dernières questions sont négatives, moins le danger semble relatif, et plus il s’approche de la notion de danger telle que définie par le Code Civil. On va alors se demander, non plus si les parents sont conscients de ces signes, mais si les parents en sont responsables. La présence d’un handicap diagnostiqué, attesté par des professionnels, la présence surtout, d’une reconnaissance par la MDPH, viendra bien évidemment nuancer cette attente de normalité : l’attente se déplace alors vers la mise en place de la prise en charge préconisée pour l’enfant, dont les parents ne peuvent remettre en cause la pertinence sans se rendre suspect de défaut de soin. Globalement, l’idée restera de “tendre vers” la norme, et pour cela, le parent n’est pas considéré comme compétent dans la préconisation de prise en charge nécessaire. Alors, qu’en est-il devant une absence de diagnostic ?

2 – Un mode de communication différent

Les troubles du spectre de l’autisme sont vastes, et ses manifestations variées, selon le degré des troubles, mais également selon l’individualité de la personne autiste, et l’environnement dans lequel elle évolue. Il est donc d’emblée complexe de définir l’autisme. Cependant, il est possible de dresser un tableau, certes non exhaustif mais toutefois éclairant, des troubles, comportements spécifiques et besoins particuliers dus à l’autisme, pouvant être repérés et interprétés négativement selon la grille de lecture de la protection de l’enfance. En effet, le DSM-5 définit l’autisme à travers une dyade comportant des déficits de la communication et des interactions sociales (déficit de la réciprocité sociale ou émotionnelle ; déficit des comportements non verbaux ; déficit du développement, du maintien et de la compréhension des relations), et un caractère restreint et répétitif des comportements et des intérêts (intolérance aux changements, adhésion inflexible à des routines ; mouvements répétitifs ou stéréotypés ; intérêts restreints ou fixes, anormaux dans leur intensité ou leur but ; hyper ou hypo sensibilité aux stimulis sensoriels). [Source: Comprendre l’autisme, un site d’information sur l’autisme, Le DSM-5 en ligne ici ]

C’est ce déficit de la communication et des interactions sociales qui risque, en premier lieu, d’interpeller tout professionnel non formé à l’autisme. Il se traduit différemment selon chaque individu, mais l’on va assez couramment retrouver: une difficulté à regarder dans les yeux son interlocuteur, ou un regard trop fixe car forcé ; des expressions du visages inexistantes ou au contraire exagérées ; une intonation de voix monocorde ; des altérations dans le volume de la voix (parler trop ou pas assez fort) ; une pauvreté dans les gestes accompagnant la parole ; un ton parfois sec, qui peut passer pour autoritaire, pédant ou abrupt ; une difficulté à intégrer le bavardage social, ce qui peut minimiser les échanges ; une franchise surprenante, avec une absence de filtre social… toutes ces caractéristiques viennent mettre à mal l’attente, chez le travailleur social, d’un échange “classique”, tel qu’il peut en avoir avec la plupart des familles.

Quelle pourra être son interprétation ? En situation de protection de l’enfance, et plus encore en évaluation d’IP, le rôle du travailleur social est d’abord l’observation. Aussi, il prêtera d’autant plus attention, à tout signe possible de “dysfonctionnement” social et/ou familial, tant chez le(s) parent(s) que chez l’enfant. Même si les personnes autistes savent, pour certaines, faire usage d’un masque social, il leur sera difficile, dans ce contexte particulièrement anxiogène, de sembler tout à fait conforme à la norme attendue. On pourra percevoir le parent autiste comme froid, en retrait, n’entrant pas réellement en communication avec son interlocuteur, ou encore comme indifférent à la situation.

En effet, plusieurs choses sont évaluées de manière implicite à travers ces échanges : Le parent se montre-t-il concerné et conscient de l’enjeu de l’Information Préoccupante? Le parent a-t-il une attitude de collaboration? L’attente, encore une fois implicite, étant que le parent alimente l’échange et ne se contente pas uniquement de répondre aux questions posées. De plus, les travailleurs sociaux utilisent régulièrement des circonvolutions langagières, des sous-entendus, des métaphores, afin de permettre aux parents de s’approprier l’accompagnement proposé :  ni les problèmes repérés, ni les attentes de changement dans le positionnement éducatif parental, ne sont nommés clairement. Cette communication « en creux », chargée une fois encore d’implicites, peut ne pas être comprise.

Les travailleurs sociaux observent également, le comportement de l’enfant en lui-même et l’ensemble des interactions parent/enfant. Il y a là aussi matière à alerter, selon leur grille d’analyse : les interactions peuvent sembler froides, distantes, inadaptées par rapport à la norme attendue. Les signaux d’alerte induits par l’autisme sont multiples et touchent tous les champs de ce qui est repéré comme éducatif et/ou affectif, puisque cela se réfère à l’ensemble des interactions sociales. Aussi, toute l’observation est biaisée, sans que ni le parent, ni les travailleurs sociaux ne le comprennent. Chacun des acteurs est condamné à l’incompréhension de l’autre partie, et l’ensemble de ces incompréhensions amène à l’inquiétude quant au bien être de l’enfant et aux capacités parentales.

3- Des compétences parentales inattendues

En France, l’autisme est largement sous diagnostiqué. Plusieurs conséquences : d’une part, des  parents (et en particulier des mères puisque le diagnostic est plus complexe chez les femmes) autistes qui s’ignorent, et qui eux-même, n’expliquent pas leur différence, et peuvent facilement paraître “étranges” aux yeux de personnes neurotypiques, d’autre part, des enfants sans diagnostic établi, mais dont les symptômes interpellent. Qui ? Tout d’abord leurs parents. Qui vont, plus ou moins tardivement, cesser d’écouter l’école ou tout autre institution qui leur renvoie que leur enfant a des comportements inadéquats, qu’il convient de corriger par l’éducation, pour s’interroger, chercher, creuser.

Avant d’accéder à un diagnostic établi, le parent s’interroge et recherche. Il ne connaît ni l’autisme, ni l’ensemble des signes permettant de le détecter. Son médecin traitant, comme la plupart des  médecins, non formé, ne lui est d’aucune aide. Alors il cherche de lui-même, et finit par développer ses connaissances en troubles divers. Il entre dans un processus de cheminement, de prise de conscience et de recherche de solutions. TDAH, dyspraxie, dysphasie, déficience intellectuelle ou au contraire haut potentiel intellectuel…Le parent questionne toutes les possibilités qui pourraient, de près ou de loin, lui apporter une explication, mais surtout, des solutions, des améliorations. Enfin, on lui parle d’autisme, et il réalise que oui, cela pourrait être une réponse. Cela nécessite de déconstruire toutes ses idées reçues sur l’autisme, de porter un regard autre sur son enfant, de tâcher d’être objectif dans l’observation, de sortir de l’émotion, de lister des symptômes, de chercher et lire, encore, pour tenter de confirmer, de contacter des associations, des groupes de parents….de mobiliser, en somme, toutes les ressources possibles.

Une fois les doutes éclaircis, le parent veut, naturellement, faire confirmer ses inquiétudes par un diagnostic posé par le corps médical. Et c’est là un autre parcours du combattant : délai d’attente dans les CRA débordés, CMP et CMPP inefficaces et tournés vers la psychanalyse [Voir l’enquête réalisée en mars 2019 sur les CMP, CMPP, CAMPS, hôpitaux de jour sur le site de l’AFFA ], idées reçues des proches, incrédulité générale, voilà ce qu’il lui faut affronter. Le contexte français, oblige le parent confronté à l’autisme, à être autodidacte : il apprend seul, car on ne lui laisse pas le choix.  Il devient de fait, expert de son propre enfant, et à la fois, cumule toutes les connaissances qui lui sont accessibles en matière d’autisme, mais également, en matière de structures existantes, d’associations aidantes et de professionnels qualifiés. Il devient à la fois autonome dans ses démarches et fin dans ses connaissances.

Cette forme d’empowerment a de quoi surprendre un travailleur social lambda, plus habitué à rencontrer des personnes méconnaissant leurs droits, ou les démarches prescrites pour y accéder. D’habitude, l’expert, c’est lui. D’ailleurs, on le répète tout au long de la formation d’assistante sociale, et durant ce parcours, on évalue bien, l’expertise sociale acquise par l’étudiant [ Domaine de compétences 2 du référentiel de formation au DEASS: Expertise sociale : 1) Observer, analyser, exploiter les éléments qui caractérisent une situation individuelle (…) 2) Veille professionnelle : s’informer et se former pour faire évoluer sa pratique 3) Développer et transférer ses connaissances professionnelles. Direction Générale de la Cohésion Sociale disponible ici en PDF ] . Alors, bien que de nombreux travailleurs sociaux puissent s’en défendre, oui, il est surprenant, déstabilisant, et voire même dérangeant d’être confronté à un parent qui maîtrise mieux le sujet que celui qui a fait de difficiles et fatigantes études pour en avoir appris bien moins. De prime abord. Ensuite, le choix revient à chacun : accepter cette expertise comme possible et saine, puisqu’elle démontre on ne peut mieux que le parent se préoccupe effectivement du bien-être de son enfant, ou au contraire, la rejeter, voire même s’en servir pour décrédibiliser ledit parent. Le travailleur social est confronté au paradoxe de devoir évaluer une ou des personnes présentant une bien meilleure maîtrise du sujet que lui.

Pourquoi, un travailleur social en viendrait-il à décrédibiliser un parent qui semble avoir mobilisé un maximum de compétences et de ressources pour son enfant ? Sans doute parce que ce parent, confronté à l’incompétence globale du système français en matière d’autisme, l’a fait en dehors du cadre de référence institutionnel. Car les partenaires habituels du travail social, sont également bien souvent, ceux qui ont écarté, par manque de connaissances, la piste de l’autisme pour l’enfant. L’école, le CMPP, le médecin traitant, le pédiatre, le médecin, la psychologue et l’infirmière puéricultrice de PMI, aucun de ces acteurs n’auraient détecté ou évoqué un probable autisme ? Difficile à croire pour l’assistante sociale, puisque c’est ceux vers qui elle se tourne au quotidien, pour étayer sa pratique professionnelle d’une expertise pluridisciplinaire. Difficile d’accepter soudain, que l’ensemble de ses partenaires soient incompétents dans un domaine particulier, car s’ils le sont en matière d’autisme, le sont-ils également dans d’autres champs ? Ce serait remettre en cause l’ensemble de sa pratique professionnelle, dont l’une des missions est d’orienter le public vers des services compétents.

Que se passerait-il, si un travailleur social venait au contraire soutenir la démarche parentale ? on lui renverra qu’il est hors de son domaine de compétence, puisque le repérage de l’autisme est du domaine médical. Il y a de fortes chances, qu’il se décrédibilise lui, au regard de sa hiérarchie, et/ou de ses collègues. Car tout ce qui pourrait venir valider son positionnement, en terme d’institutions, affirme que les soupçons parentaux sont infondés. On l’accuserait sans doute d’être trop crédule, voire de trop s’investir avec les familles accompagnées. Ce positionnement pourrait alors mettre en doute, non seulement son objectivité, mais également, l’ensemble de son approche professionnelle, dans toutes les situations qu’il pourrait rencontrer à l’avenir. Le choix, n’est finalement possible, qu’à un prix extrêmement lourd : il ne fait pas bon, contredire l’institution, lorsqu’on est l’un de ses exécutants.

Retrouvez la suite ici : https://tsatravailleursocialalerte.wordpress.com/2019/05/25/lautisme-a-lepreuve-de-la-protection-de-lenfance-2-lorigine-des-informations-preoccupantes/

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Un commentaire sur « L’autisme à l’épreuve de la protection de l’enfance : 1- Le contexte autistique »

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